Emmanuelle Ménard : “Les coups de canif à la liberté d’expression sont de plus en plus nombreux”

Association Nationale de Défense Égalitaire de la Liberté d'Expression

Emmanuelle Ménard : “Les coups de canif à la liberté d’expression sont de plus en plus nombreux”

Emmanuelle Ménard

Emmanuelle Ménard est journaliste de profession, et enseigne depuis 2014 à l’Institut des hautes études de journalisme de Montpellier. Elle fut membre de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme jusqu’en 2003. Élue députée de la 6ème circonscription de l’Hérault en 2017 (sans étiquette), elle est l’une des figures les plus présentes dans l’hémicycle, selon L’Opinion. Censurée sur Twitter depuis juillet 2019, elle a bien voulu répondre à nos questions.


Vous êtes une élue de la République, et pourtant votre compte Twitter officiel, créé en juillet 2017, est suspendu depuis le 23 juillet 2019. Comment l’expliquez-vous ?

Aussi sidérant que cela puisse paraître, il m’a été reproché d’avoir publié un contenu qui, je cite : « souhaite la mort, des blessures corporelles ou une maladie mortelle à une personne ou à un groupe de personnes, qui espère que cela se produise ou exprime un désir ». Rien que cela ! Et tout ça pour un tweet qu’il fallait évidemment prendre au second degré ! Bref, soit ils n’ont jamais lu mon tweet soit l’humour ne fait visiblement pas partie de l’ADN de twitter ! Je vous rappelle ce que j’avais écrit : « Greta Thunberg. Dommage que la fessée soit interdite, elle en mériterait une bonne. »
Cela pourrait prêter à sourire sauf qu’il s’agit de facto d’une façon de contraindre au silence une élue de la République… Surtout quand on connait le poids des réseaux sociaux aujourd’hui.

Qu’est ce que cela dit, de votre point de vue, de l’état de la liberté d’expression dans notre pays ?

Il ne faut visiblement pas trop compter sur Twitter pour la protéger ! Philippe Muray écrivait : « Notre temps est si rongé de bonnes intentions, si désireux de faire le bien qu’il voit le mal partout. » Sous couvert de ces bonnes intentions justement, les coups de canif à la liberté d’expression sont de plus en plus nombreux en France. Heureusement, d’autres réseaux sociaux ont été plus intelligents. Facebook par exemple, qui m’avait également demandé de retirer mon post sur Greta Thunberg en juillet dernier, a finalement fait preuve de plus d’ouverture d’esprit, et d’humour… Ils m’ont finalement présenté leurs excuses et n’ont pas fermé mon compte…

En tant que parlementaire, vous avez été au cœur des débats et avez participé au vote des Lois récentes limitant toujours plus la liberté d’expression. Quelle a été votre position sur le sujet, et comment l’avez-vous défendue ?

Vous avez raison : ces derniers mois, les lois liberticides ont été légion. Prenez la loi Avia : on a voulu confier aux réseaux sociaux le soin de juger si tel ou tel propos pouvait être considéré comme haineux. Et donc, le soin de le censurer. Or, la censure doit rester l’exception et ne doit être bien évidemment confiée qu’à un juge ! Ajoutez à cela que la loi prévoit de sanctionner financièrement, et de façon très lourde, les plateformes qui laisseraient publier de tels propos : dans la crainte d’être condamnées, elles ne se poseront plus de question et la censure deviendra la règle ! Mon tweet sur Greta Thunberg en est l’éclatante illustration…

La Loi dite “anti fake news” avait soit-disant pour but d’éviter que des campagnes de désinformation ne soient diffusées sur les réseaux sociaux en période électorale. Pensez-vous qu’il soit nécessaire, à l’inverse, de légiférer pour garantir la liberté de parole des candidats officiels lors des campagnes électorales ?

Dire ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, en un mot, dire la vérité – parce qu’à la fin, il s’agit bien de cela – est le rêve de tout un chacun. Mais quand c’est un Etat qui entend s’en charger, et c’est ce qu’a permis cette loi « anti fake news », nous devrions nous en inquiéter… C’est au nom de l’ordre public ou de la sécurité nationale que des Etats – pour le moins autoritaires – musellent la presse. C’est au nom de la morale ou des bons sentiments, qu’on criminalise, ici, chez nous, certaines opinions. Il y a, au fond, avec cette loi, cette même tentation de dire, de décréter, d’imposer, à la place de ces imbéciles de citoyens que nous sommes, ce qui est acceptable et ce qui doit être interdit, ce qui doit être tu… Tout, au contraire devrait pouvoir être discuté, et les idées les plus choquantes doivent pouvoir être débattues pour être mieux combattues, nous rappelle la Cour européenne des droits de l’homme qu’on se plaît à citer, mais seulement quand elle va dans son sens… Pour ma part, j’estime que la législation sur la presse, la fameuse loi de 1881, remplit largement son rôle. Aucun besoin d’en rajouter.

Le 1er amendement de la Constitution des Etats-Unis interdit au Congrès de faire une Loi limitant la liberté de parole ou de presse. Pensez-vous que cette protection de la liberté d’expression soit transposable en France ?

Ce système dit du « free speech » aux États-Unis a également ses limites. On l’a vu depuis les attentats du 11 septembre. Je le redis, je pense surtout qu’il faudrait arrêter de vouloir légiférer sur tout ! D’ailleurs, il me semble que c’était une promesse du candidat Macron à l’époque : lutter contre l’inflation législative. Sa majorité a fait exactement l’inverse…

Comptez-vous briguer un second mandat, et si oui quelles en sont les raisons ?

Sincèrement, je n’en sais rien. J’ai été élue député le 18 juin 2017, et je viens d’être élue au sein de l’équipe municipale du maire de Béziers, Robert Ménard (mon mari), qui devrait se retrouver à la tête de l’Agglomération dans quelques semaines. Bref, nous avons du pain sur la planche. Une seule certitude : c’est sur le terrain, au plus proche des Français, et plus particulièrement des Biterrois, que je travaille le mieux. Je me suis engagée à leurs côtés et cette tâche est aujourd’hui encore plus vaste alors que notre pays est frappé par la crise sanitaire et économique du Covid-19. Qui sait de quoi demain sera fait ? Alors ce qui se passera dans deux ans…

Partagez cet article
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on LinkedIn
Linkedin